J’imagine qu’il vous arrive autant qu’à moi, alors que vous êtes en plein milieu d’un truc ou que vous venez de l’achever, cette étrange impression que vous avez produit une énorme erreur et que vous ne pouvez revenir dessus. La seule échappatoire qu’il vous reste, pile à ce moment, c’est de vous projeter dans un futur proche : ce soir, je serai tranquille, dans mon lit, seul, loin des problèmes, et cette terrible journée sera loin de moi.
Or, avant de retrouver hâtivement votre bulle sécuritaire, vous avez à surmonter cette étape. Et justement, vous tenez à ce boulot, vous tenez à votre salaire, vous tenez au pourcentage que vous avez sur l’achat d’un bouquin. Vous ne voulez perdre votre place sous aucune condition.
C’est bien néanmoins ce qui se passera, pensez-vous, alors que votre patron met dans sa bouche le cookie défectueux d’une traite, avec toute la confiance qu’il peut attribuer à votre identité de cuisinier. Qui est déjà au stade minimum. Vous avez comme l’impression d’un ralenti, vous le voyez mâchez lentement. Les sons sont plus marqués. Gros plan sur un de ses sourcils qui se lève. Des larmes de sueur coulent le long de vos tempes. Vous rapetissez à vue d’œil. Pile à ce moment, vous ne pensez même pas à un avenir proche. Vous ne saisissez de toute façon pas comment il pourrait y avoir quelque chose après cette scène d’horreur.
Vous êtes bloqué. Et vous tentez d’avoir une pensée cohérente. Si je crie, il saura que j’assume le fait que mes gâteaux aient nécessairement un problème. Si je ne crie pas, il peut mourir. En somme, si j’arrête mon patron à temps, j’aurais, certes, sauvé la vie du patron, mais je réduirais à néant toute tentative de crédibilité de la part de mes collègues et ne pourrait donc en aucun cas espérer une prolongation de mon contrat. D’un autre côté, si mon patron avale le cookie, il y a de grandes chances qu’il décède et, par conséquent, laisse la place à un nouveau patron qui, éventuellement, pourrait me garder comme vendeur face à la crise psychologique que subirait la librairie.
En pleine réflexion intérieure, j’en avais oublié le grand manitou. Ce dernier se tourna vers moi, abattit sa main sur mon épaule et me lança un regard tout à fait impénétrable. La bouche clouée, les yeux écarquillés, je devins tout rouge et sentit la sueur se déverser par flots de mon front. Il me sourit en me disant d’un ton très chaleureux : « Ces gâteaux sont tout à fait délicieux. Vous en avez d’autres ? ». J’acquiesçai d’un mouvement de tête et le regardai partir dans une direction opposée. Je m’aperçu alors que Bartholomé, assis par terre, les mains toujours sur le ventre, avait suivi toute la scène, et je lui lançai un sourire, un sourire qui pouvait seulement signifier : « Tu vois, tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça ! ».
Dans ma quête de la journée vraiment parfaite, j’étais parvenu à dissimuler la boîte de bouquins encaféinés dans la réserve, sous un meuble quelconque. Bien évidemment, lorsqu’on fait un choix, on s’imagine rarement qu’il va être le mauvais. Pire encore, lorsqu'on organise un plan échafaudé comme le crime jamais commis dans sa librairie, on pense difficilement aux terribles retombées si quelqu'un venait à le découvrir. En d'autres termes, si un jour vous abîmez des livres de la librairie dans laquelle vous travaillez et que vous avez l'idée de les cacher, vous ne songerez certainement pas qu'un client demandera ces mêmes bouquins, pile à ce moment, à votre collègue adoré Bartholomé.
Ce dernier débarqua en trombe dans la réserve, pâle comme s'il venait d'avaler un gâteau pourri. Lorsqu'ils virent dans mes mains les bouquins entachés de café séché, ses yeux s'emplirent d'éclairs de fureur. Il postillonna sur mon visage qu'il cherchait depuis plus de vingt minutes un bouquin sur William Turner, alors que je l'avais partiellement détruit, puis caché, et que cela représentait un non-professionnalisme total, que c'était inadmissible, intolérable, écoeurant.
Il observa mon visage, dénué d’expression. Ses paroles m’avaient achevé. Je n’avais qu’une envie : tomber à genoux pour m’excuser pour courir jusque chez moi – ou plus concrètement prendre le RER jusque chez moi – pour plonger sous les couvertures et attendre que la vie me réserve un sort plus agréable. « Tu n’as rien à dire pour ta défense ? » Je restai bouche bée et ne pu émettre aucun mot. Reprenant son souffle, il laissa passer quelques blancs avant qu'un curieux rictus se dessine sur le coin de la bouche. « De toute évidence, je me dois d'en faire part au gérant. J'espère qu'il saura se montrer conciliant ». Je le vie pousser la porte de la réserve puis sortir et, alors qu'il devait déjà avoir rejoint l'autre bout du magasin, pour parler au patron, j'entendis son rire de hyène, qui me frissonner le dos entier.
Éreinté, je rejoins péniblement le comptoir de la caisse pour y faire mes adieux au magnétiseur, au bipeur, à Skunk Anansie et aux livres, aux clients, à mon job. Et puis, digne d'un film de science-fiction des années 60, quelque chose d'incroyable s'est produit. Je l'ai vu. Lui. Le messie. Un homme aux cheveux poivre sans sel ornés d'un borsalino blanc. Des lunettes carrées sur le bout d'un nez un peu crochu mais pas très imposant non plus. Vêtu d'une veste en tweed grise foncée. Des chaussures assorties. Le tout se mariant sans excentricité avec la couleur claire de sa peau, des yeux d'un vert assez commun, une petite moustache. Et cet homme s'approcha de moi, me sourit, et m'invita à lui conseiller un nombre impressionnant de bouquins. Alors que mon patron marchait d'un pas lourd vers moi, probablement prêt à me virer sur le champ, mon Sauveur lui sourit, lui serra la main, et le complimenta quant aux nouvelles recrues. Moi en l'occurrence. Décontenancé, le grand chef le remercia et passa sa route. Mon Superman sortit de la librairie plus d’une heure après, les mains chargées de cinq sacs plein à ras bord, grossissant et finalisant à la fois la recette de la journée.
Alors ce soir, malgré que j’ai passé une des journées les plus horribles que j’ai pu vivre lors de mes expériences professionnelles, je souris bêtement, bien emmitouflé sous les draps, en observant mon nouveau contrat de travail à la librairie. Et surtout en imaginant la tête de Bartholomé lorsqu’il apprendrait la nouvelle. Tiens, et si je lui préparais des gâteaux ?

