Samedi 6 février 2010 6 06 /02 /Fév /2010 10:49

            J’imagine qu’il vous arrive autant qu’à moi, alors que vous êtes en plein milieu d’un truc ou que vous venez de l’achever, cette étrange impression que vous avez produit une énorme erreur et que vous ne pouvez revenir dessus. La seule échappatoire qu’il vous reste, pile à ce moment, c’est de vous projeter dans un futur proche : ce soir, je serai tranquille, dans mon lit, seul, loin des problèmes, et cette terrible journée sera loin de moi.

            Or, avant de retrouver hâtivement votre bulle sécuritaire, vous avez à surmonter cette étape. Et justement, vous tenez à ce boulot, vous tenez à votre salaire, vous tenez au pourcentage que vous avez sur l’achat d’un bouquin. Vous ne voulez perdre votre place sous aucune condition.

 

            C’est bien néanmoins ce qui se passera, pensez-vous, alors que votre patron met dans sa bouche le cookie défectueux d’une traite, avec toute la confiance qu’il peut attribuer à votre identité de cuisinier. Qui est déjà au stade minimum. Vous avez comme l’impression d’un ralenti, vous le voyez mâchez lentement. Les sons sont plus marqués. Gros plan sur un de ses sourcils qui se lève. Des larmes de sueur coulent le long de vos tempes. Vous rapetissez à vue d’œil. Pile à ce moment, vous ne pensez même pas à un avenir proche. Vous ne saisissez de toute façon pas comment il pourrait y avoir quelque chose après cette scène d’horreur.

            Vous êtes bloqué. Et vous tentez d’avoir une pensée cohérente. Si je crie, il saura que j’assume le fait que mes gâteaux aient nécessairement un problème. Si je ne crie pas, il peut mourir. En somme, si j’arrête mon patron à temps, j’aurais, certes, sauvé la vie du patron, mais je réduirais à néant toute tentative de crédibilité de la part de mes collègues et ne pourrait donc en aucun cas espérer une prolongation de mon contrat. D’un autre côté, si mon patron avale le cookie, il y a de grandes chances qu’il décède et, par conséquent, laisse la place à un nouveau patron qui, éventuellement, pourrait me garder comme vendeur face à la crise psychologique que subirait la librairie.

            En pleine réflexion intérieure, j’en avais oublié le grand manitou. Ce dernier se tourna vers moi, abattit sa main sur mon épaule et me lança un regard tout à fait impénétrable. La bouche clouée, les yeux écarquillés, je devins tout rouge et sentit la sueur se déverser par flots de mon front. Il me sourit en me disant d’un ton très chaleureux : « Ces gâteaux sont tout à fait délicieux. Vous en avez d’autres ? ». J’acquiesçai d’un mouvement de tête et le regardai partir dans une direction opposée. Je m’aperçu alors que Bartholomé, assis par terre, les mains toujours sur le ventre, avait suivi toute la scène, et je lui lançai un sourire, un sourire qui pouvait seulement signifier : « Tu vois, tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça ! ».

 

            Dans ma quête de la journée vraiment parfaite, j’étais parvenu à dissimuler la boîte de bouquins encaféinés dans la réserve, sous un meuble quelconque. Bien évidemment, lorsqu’on fait un choix, on s’imagine rarement qu’il va être le mauvais. Pire encore, lorsqu'on organise un plan échafaudé comme le crime jamais commis dans sa librairie, on pense difficilement aux terribles retombées si quelqu'un venait à le découvrir. En d'autres termes, si un jour vous abîmez des livres de la librairie dans laquelle vous travaillez et que vous avez l'idée de les cacher, vous ne songerez certainement pas qu'un client demandera ces mêmes bouquins, pile à ce moment, à votre collègue adoré Bartholomé.

            Ce dernier débarqua en trombe dans la réserve, pâle comme s'il venait d'avaler un gâteau pourri. Lorsqu'ils virent dans mes mains les bouquins entachés de café séché, ses yeux s'emplirent d'éclairs de fureur. Il postillonna sur mon visage qu'il cherchait depuis plus de vingt minutes un bouquin sur William Turner, alors que je l'avais partiellement détruit, puis caché, et que cela représentait un non-professionnalisme total, que c'était inadmissible, intolérable, écoeurant.

            Il observa mon visage, dénué d’expression. Ses paroles m’avaient achevé. Je n’avais qu’une envie : tomber à genoux pour m’excuser pour courir jusque chez moi – ou plus concrètement prendre le RER jusque chez moi – pour plonger sous les couvertures et attendre que la vie me réserve un sort plus agréable. « Tu n’as rien à dire pour ta défense ? » Je restai bouche bée et ne pu émettre aucun mot. Reprenant son souffle, il laissa passer quelques blancs avant qu'un curieux rictus se dessine sur le coin de la bouche. « De toute évidence, je me dois d'en faire part au gérant. J'espère qu'il saura se montrer conciliant ». Je le vie pousser la porte de la réserve puis sortir et, alors qu'il devait déjà avoir rejoint l'autre bout du magasin, pour parler au patron, j'entendis son rire de hyène, qui me frissonner le dos entier.

 

            Éreinté, je rejoins péniblement le comptoir de la caisse pour y faire mes adieux au magnétiseur, au bipeur, à Skunk Anansie et aux livres, aux clients, à mon job. Et puis, digne d'un film de science-fiction des années 60, quelque chose d'incroyable s'est produit. Je l'ai vu. Lui. Le messie. Un homme aux cheveux poivre sans sel ornés d'un borsalino blanc. Des lunettes carrées sur le bout d'un nez un peu crochu mais pas très imposant non plus. Vêtu d'une veste en tweed grise foncée. Des chaussures assorties. Le tout se mariant sans excentricité avec la couleur claire de sa peau, des yeux d'un vert assez commun, une petite moustache. Et cet homme s'approcha de moi, me sourit, et m'invita à lui conseiller un nombre impressionnant de bouquins. Alors que mon patron marchait d'un pas lourd vers moi, probablement prêt à me virer sur le champ, mon Sauveur lui sourit, lui serra la main, et le complimenta quant aux nouvelles recrues. Moi en l'occurrence. Décontenancé, le grand chef le remercia et passa sa route. Mon Superman sortit de la librairie plus d’une heure après, les mains chargées de cinq sacs plein à ras bord, grossissant et finalisant à la fois la recette de la journée.

 

            Alors ce soir, malgré que j’ai passé une des journées les plus horribles que j’ai pu vivre lors de mes expériences professionnelles, je souris bêtement, bien emmitouflé sous les draps, en observant mon nouveau contrat de travail à la librairie. Et surtout en imaginant la tête de Bartholomé lorsqu’il apprendrait la nouvelle. Tiens, et si je lui préparais des gâteaux ?

Par Setsu
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Dimanche 10 janvier 2010 7 10 /01 /Jan /2010 15:22
            On a toujours quelques peines à l'avouer, mais la fin d'un contrat en CDD se traduit par une immense joie autant qu'elle est ressentie comme une malédiction qui n'arrive qu'à soi. C'est vrai, on est bien heureux d'avoir le privilège de ne plus être violemment tiré du lit par un réveil qui sonne manifestement trop tôt, mais cela signifie une bien triste réalité : ça y est, on peut le dire, on y est, au chômage.
   
            Aussi, dans le but de motiver mon patron à renouveler mon poste, j'avais décidé, pour mon avant-dernier jour de travail, de faire passer au personnel de la librairie une journée de rêve à mes côtés. J'arrivais donc bien en avance, les bras entourant quatre coûteux cappucini d'un Starbucks quelconque. Bien évidemment, je n'avais pas eu l'intelligence de prendre une cagette et, lorsque je me retrouvai devant la porte fermée de la boutique, cramé aux mains par les tasses en carton brûlantes, je tentai bon gré mal gré d'abaisser le loquet avec le coude. Impossible de bouger les bras. Je toquais doucement du pied dans la porte mais la musique, dans la boutique, empêchait quiconque d'entendre le vacarme de mes péripéties.
            Bien décidé à pénétrer le lieu, je collai mes fesses sur la porte et entrepris de pousser très fort de l'arrière-train pour forcer ce ridicule mécanisme de loquet. Au même moment, un client ouvrit l'antre et me fit basculer en arrière, renversant les cafés bouillants tout autour. Le premier s'abattit nonchalamment sur moi ; je hurlai de douleur. Le deuxième, par le moyen d'un entrechat élaboré, s'écrasa sur la chemise blanche du client et s'étala comme une tâche de pétrole. Le troisième, plus sadique, choisit de se répandre par terre et fit glisser mon client en arrière qui tomba sur une vieille dame derrière lui. Celle-ci, se cramponnant autant que possible à un couple planté sans doute un peu trop près d'un étalage, fit basculer les deux personnes qui foncèrent directement dans la pile de bouquins superposés.
            De mon côté, je cherchais le quatrième café manquant et, en tournant la tête de tous les côtés comme un démon, je compris qu'il s'était écoulé sur une dizaine de bouquins d'art entreposés près du comptoir de la caisse. Je me relevais lentement, rouge, les larmes aux yeux, pour rencontrer le regard joyeux de Bartholomé qui, tout sourire, dû penser très fort que je n'étais plus là pour bien longtemps et que, d'ici peu de temps, la librairie redeviendrait un lieu calme, paisible et heureux.
     
            Trente minutes plus tard, lorsque j'étais enfin parvenu à nettoyer la boutique et à bien cacher les bouquins d'art dans un carton, je me décidai à sortir les petits gâteaux que j'avais préparés durant quatre heures la veille au soir et précieusement entreposés dans une petite boîte au fond de mon sac. J'étais relativement fier de moi ; amener des sucreries me paraissait une manière parfaite de 1-célébrer la fin de mon contrat, ou 2-pousser le patron à renouveler mon contrat. Je me baladais donc dans la boutique, mon ballotin dans la main, proposant des friandises à tout le monde. Lorsqu'il me vit m'approcher de lui, le patron devint livide et, quand je lui proposai un gâteau, il m'observa comme on regarderait un fer à repasser cassé : il a servi, on ne sait pas pourquoi il est toujours là, on s'en débarassera bientôt. Probablement pour ne pas me vexer, il prit tout de même un cookie au chocolat et le garda dans la main en l'observant d'une manière inquiétante.
            Bartholomé, passant dans le coin, fourra sa main dans le paquet et me balança en pleine figure un sourire qui ne pouvait que signifier : « Alors, bientôt parti ?!! ». Je me retournai en priant pour que ce type s'étouffe et rejoignis en sautillant mes autres collègues qui prirent un ou deux morceaux de cookie, un p'tit bout de muffin, une miette de brownie, un truc pour que je les laisse travailler en paix. Ils gobèrent les gateaux et mastiquèrent rapidement. Leurs visages, alors, se pétrifièrent dans une expression de surprise avant de devenir carrément blanchâtres. Un des gars vomit dans la poubelle, l'autre sortit de la boutique en courant et en bousculant les clients, le troisième hurla : « C'est dégueulasse, merde!!  ». Je me décidai à goûter ces aliments de Satan et enfournai dans ma bouche un bout de cookie. Certes, en plus d'avoir interverti le sucre et le sel, j'avais probablement confondu farine et fécule de pomme de terre. De plus, j'aurais certainement dû vérifier la date de péremption des oeufs  et du lait qui traînaient dans mon frigo depuis au moins un mois.
            Je me précipitai auprès du patron, passant devant Bartholomé, crispé, qui se tenait le ventre, une expression d'horreur sur le visage, mais arrivai devant le grand manitou une seconde trop tard, pile au moment où il avalait le cookie.
 
            Pétrifié devant lui, le moment me semblait parfait pour lui demander doucement : « Pouvez-vous considérer la prolongation de mon contrat ? ».
Par Setsu
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 7 janvier 2010 4 07 /01 /Jan /2010 22:31

            On dit souvent que la boisson nuit à la santé. Mais, lors d’une soirée entre collègues, un verre de vin n’est jamais de trop. Un deuxième non plus. Et un troisième encore moins. Pourtant, c’est souvent à partir de celui-ci que vous arrêtez de comptabiliser le degré d’alcool que vous ingérez, ce qui vous mène en douceur vers la phase où, ne maîtrisant plus réellement votre débit de parole et l’intensité de votre voix, vous entendez d’autres que vous s’exclamer « Il est complètement bourré ! Fous-le à poil ! ». Certes, lorsque vos cinq collègues se trouvent dans le même état que vous, autant dire que la soirée a été fructueuse. Pourtant, vous avez bien oublié de noter que vous étiez le seul de la bande à travailler le lendemain matin et vous ne vous en apercevez qu’au moment du lever. Vous avez l’impression, alors, que la même action se répète, indubitablement.

            Le réveil hurle ce matin à 6h45. Je tape dessus, il s’éteint.

            Le réveil hurle ce matin à 6h50. Je tape dessus, il s’éteint.

            Le réveil hurle ce matin à 7h00. Je tape dessus, il s’éteint.

            Le hurle ce matin à 7h05, 7h10, 7h15, 7h20, 7h25, 7h30. Excédé, je le balance contre la porte où il s’écrase, agonise et décède dans la minute. Je devrais investir dans une protection en mousse. Je me lève. Un marteau piqueur dans le crâne. L’impression que si je bouge trop la tête, mon corps va rejeter soit l’ensemble du contenu de mon estomac, soit mon cerveau liquéfié. Je prends trois cachets. Fais tourner un café. Me traîne jusqu’à la douche. Et m’y endors. Je dois être prêt à partir pour 7h45. Il est 7h43.

            Une demi heure plus tard, mon envie de vomir, comme par magie, s’est métamorphosée en courbatures dans chaque partie de mon corps. Si je bouge un doigt, je pense que je vais me briser en plusieurs morceaux. Je visualise la foule sur le quai du RER et déprime sérieusement. Une personne trébuche et tombe sur moi, j’agonise. Le train, bien évidemment, est blindé de gens, qui, je le découvre, sont pour la plupart particulièrement repoussant. Entre odeurs du matin de ceux qui ne se lavent pas, le corps, les dents, ou autre partie non identifiée, odeurs du matin de ceux qui n'ont pas saisi le système de courtes pressions que supposent les flacons de parfum, bruits du matin des gens qui parlent entre eux, bruits du matin des musiques dans les oreillettes pourries de certains ou sur leur saloperie de portable. Pour me changer les idées, j’ouvre le journal, le 20 minutes. Aucun journaliste n’évoque crise, grippe A, tsunami ou d'éventuels morts dans un pays du sud. Décidément, rien à me mettre sous la dent pour me changer les idées.

 

            Arrivé finalement pas trop tard au boulot, impossible de me concentrer sur une tâche en particulier. J’observe Bartholomé qui jure en me donnant des ordres. Je ne comprends rien de ce qu’il me dit. J’ai l’impression que mon âme sort de mon corps, ricane bêtement. Je regarde du coin de l’œil, écoeuré, les cartons de livres à réceptionner et fais mine de ne pas les avoir remarqués. On n’est pas pressé, on verra ça plus tard. Bon.

            Je me mets donc, un peu étrangement, à détailler chacun de mes clients. Il faut dire que travailler dans une librairie, c'est rencontrer, je l'ai déjà évoqué, des gens très étranges et très différents les uns des autres.

            Notons d’abord le voleur : il n'est pas rare de le retrouver en magasin. Souvent, on ne le remarque pas. Mais parfois, il est surpris en train d’arracher la page où se trouve le magnétiseur et se fait envoyer paître ailleurs avec un pied dans le derrière. Néanmoins, il reste très étrange de le voir revenir en fin de journée pour réclamer les livres dont il déchirait les pages, insulter les vendeurs et tenter de mettre de son côté les autres personnes se trouvant dans la librairie. En somme, foutre un bordel monstre dans la boutique. Pile à ce moment, par on ne sait quel miracle divinatoire, un client intervient parmi la cohue humaine et sort un insigne de flic en acclamant tranquillement  « Sortez Monsieur, je suis témoin. Je préférerais qu’on n’en passe pas aux mains. ». Comme dans un film. Sauf que dans les films, vous avez un écran qui vous sépare de la fiction, alors que dans ce moment précis, vous ne pouvez vous cacher que derrière le comptoir, pour éviter la bagarre. Et passer, ainsi, pour une petite serpillière de plancher un peu trop humide.

            Le deuxième personnage pourrait tout à fait être tiré lui aussi d'une fiction télévisuelle, mais cette fois-ci sur les chaînes câblées. Vous le rencontrez au cours d’un tour de ronde que vous exécutez pour vérifier que le voleur, malgré ses hématomes, n’est pas revenu et ne s’est pas terré dans un coin sombre de la boutique. Là, donc, vous vous retrouvez nez à nez, si je puis dire, avec un homme portant une longue tunique tombant aux pieds, en train de regarder des livres de nus artistiques, se masturbant le sexe au travers du tissu. Ose-je lancer un ironique « Tout va bien Monsieur ? Prenez bien votre temps, surtout. ». Tout polis qu’il est, me répond-il « J’y compte bien », me sourit et recommence à s’astiquer le mandarin. En bref, un homme à vous faire friser les poils pubiens. Et insolant, avec ça.

            Le troisième est le parfait connard par excellence. Rien à ajouter, le parfait connard par excellence. On rencontre toutes sortes de catégories de connards par excellence, mais certains sortent du lot. Symbole du pédantisme, et pourtant aussi laid qu'un morpion avec canines, l’homme s’approche de moi dans une attitude chevaleresque. Imbu, il me demande, après avoir pesté contre « les petites salopes qui gloussaient dans le magasin en hurlant devant la version papier de Sex and the City  », s'il nous arrivait personnellement, nous les vendeurs, de sortir, de nous cultiver, nous, qui faisons un boulot de si peu honorifique. Se dévoilant acteur, il nous enjoint cordialement à venir apprécier son spectacle et, avec dédain, jette sur le comptoir des places pour y entrer gratuitement, avant de sortir de la librairie, sans un mot, la tête haute. Plutôt crever sur place. Je n’ai manifestement pas assez de culture pour comprendre un texte d'auteur.

            Heureusement, il y a des gens adorables, des gens à qui l'on parlerait toute une soirée ; ces petits Anglais qui disent « Hello » avec beaucoup de chaleur, le jeune gars un peu perdu qui oublie de prendre le bouquin qu’il vient d’acheter, mon petit couple homo qui voudrait tellement que le film qu'il a commandé arrive rapidement, les gens qui discutent et rient avec nous, ceux qui apprécient nos conseils en tant que libraire, ces personnes, au final, qu'on a envie de serrer très fort dans nos bras.

Par Setsu
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 3 janvier 2010 7 03 /01 /Jan /2010 19:28

            Les Parisiens, et j'entends par là les gens qui détiennent un logement sur Paris, ont toujours l'impression que tout le monde vit à un quart d'heure maximum du travail et n'en reviennent pas de leur étonnement lorsqu'on dit gentiment, comme à chaque fois, « J'habite en banlieue.

- En banlieue ? Là où ça brûle ? » En cet instant, on ne rêve que d'une chose : leur cracher dessus en hurlant bien fort que non, la banlieue ça brûle pas et que vous devriez sortir de votre trou à rat parce-que Paris ne vit pas en autarcie ! », mais évidemment on se retient, parce-que c'est le patron qu'on a en face de soi et qu'un patron ça embauche, certes, mais ça vire aussi.

            Quand on ajoute qu'on vit dans une cité, ils comprennent une « cité !!?? » et se mettent à trembler en me demandant comment je fais pour rentrer seul le soir sans me faire agresser dans la nuit. Oui, parce-que la banlieue, ça brûle en continu mais, malgré la lumière des bûchers de voitures dans les rues, il fait continuellement nuit et des gens nous agressent sans arrêt. Allez y comprendre quelque chose.

            Alors on rassure, on se glorifie, on dramatise parfois, juste pour jouir un peu de leurs réactions parisiennes : « J'ai une heure et demi de trajet, et le soir comme je n'ai pas de bus, j'ajoute une demi-heure de marche à pieds. C'est vrai, c'est assez dangereux, et j'ai déjà vécu quelques agressions, mais le principal c'est d'arriver entier, ou en un seul morceau du moins ».

 

            Évidemment, les jours de grèves de la SNCF, on est presque fier d'arriver en retard pour pouvoir dire « cette fois-ci je ne suis pas responsable », mais de toute évidence la veille on a déjà utilisé cette excuse pour éviter les responsabilités : « je suis en retard, c'est vrai, mais le train est resté bloqué une demi-heure à Vert-de-Maisons ». Qui connaît Vert-de Maisons ? Certainement pas le Parisien. Or, les jours de grèves, on n'est pas aussi détendu lorsqu'on est vraiment coincé à Vert-de-Maisons puisqu'on se dit que l'excuse de la grève ne passera pas deux fois de suite, alors on stresse et on attend. On appelle le patron qui n'est pas très coopératif lorsqu'on lui explique qu'on a des problèmes de train et on attend, encore moins détendu. Si j'avais su, je n'aurais pas passé ce coup de fil.

            Arrivé à la librairie, personne ne m'accueille les bras ouverts pour recueillir les larmes qui coulent de mes yeux parce-que ce trajet était si épineux et tellement jonché d'obstacles, ou, plutôt, ne viens sécher la sueur qui dégouline de mon front parce-qu'il faut bien l'avouer, j'ai fumé une clope en courant, histoire de m'essouffler un peu plus.

 

            Je n'ai rien contre les grèves, je soutiens même l'initiative. Ce que je ne soutiens pas, ce sont les gens qui persistent à prendre le train et à me gêner en le faisant. Et encore, je reste poli en ces situations : stoïque, accroché à mes écouteurs comme à la prunelle de mes yeux. Mais eux, eux, les gens quoi, ils se bousculent, se marchent dessus, s'engueulent, s'injurient, « eh, tu peux pas avancer, connard ? », « va te faire foutre, salope ! » et ils rejettent toujours la faute sur les autres : « pourquoi vous avancez pas ? y'a plein de places en haut ! », « non, Madame, il n'y a plus de place, les gens sont serrés », « mais si, il y a des places, je les ai vues ! », « eh bien, allez-y si vous voulez », « je ne peux pas y aller s'ils n'avancent pas ! ». Et cinq minutes avant d'arriver à quai, dans un gare quelconque, les personnes de l'étage, comme lors d'un jour habituel sans périodes de pointe et de grève, ne voient aucun problème à descendre bien en avance pointer devant la porte du train où nous sommes justement écrasés les uns contre les autres. Pire, incompréhensible, chaque fois que le train s'arrête et laisse descendre des gens, ce qui suppose donc que la masse volumique humaine du train en marche diminue, nous sommes plus serrés que jamais, comme si certains vicieux profitaient du mouvement général pour descendre de l'étage sans pour autant sortir du train, dans le but unique de nous empêcher de respirer.

            Ça, les Parisiens n'en ont pas conscience, ils ne réalisent pas l'état émotionnel qu'un simple voyage en train peut nous causer. Or, lorsque vous travaillez exclusivement avec des non-banlieusards, vous ne pouvez échappez à certaines remarques qui vous hérissent le poil autant qu’elles vous donnent une furieuse envie de frapper au visage. Et quand ils demandent alors, avec la plus grande naïveté du monde, « C'est quelle couleur la ligne de ton train ? La jaune ou la verte ? », ils ne s'aperçoivent pas que le soir, heure de pointe, jour de grève, nous, on ne pense même pas à la couleur de notre RER, nous, les non-parisiens.

Par Setsu
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 29 décembre 2009 2 29 /12 /Déc /2009 19:36

            Parfois vous rentrez du boulot moins fatigué que lorsque vous vous levez le matin. C’est hélas rarement le cas et, lorsque vous enfilez tranquillement vos chaussons, le soir venu, vous ne rêvez que d’une chose : rester la nuit devant la télévision, à regarder des séries mêlant drame, larmes et un peu de criminalité, pour oublier votre journée de travail harassante.

            Au réveil, ce matin, je n’étais pas tellement fatigué. Au contraire, plus conscient que jamais de mon utilité en tant qu’entité vendeuse dans une boutique de livres, je levais mes paupières en me promettant de passer une journée satisfaisante au magasin. Et j’arrivais donc guilleret au travail, prêt à rencontrer de nouveaux clients, leur conseiller de nouveaux bouquins et découvrir, encore, les nouvelles joies de ce métier. On ne se méfie pourtant jamais assez de ce qu’un simple téléphone est capable de ruiner dans une journée.

            Lorsque le premier de coup de fil de la journée résonna au comptoir, je me décidais, bon gré mal gré, à répondre, imaginant, de l’autre côté du téléphone, le client assis bien confortablement dans son canapé en cuir, un café fumant dans la main, une cigarette au coin du bec, prêt à demander si nous pouvons lui fournir le bouquin rare qu’il cherche depuis tant d’années. Je décroche et entends une voix lointaine, plaintive, presque inaudible : « Allô ? Allô ? Quelqu’un m’entend-il ? Allô ? ». Aimable, je lui réponds avec délicatesse que je suis entièrement à son écoute. « Oui, vous travaillez dans la librairie ? me demande-t-il. Parce qu’en fait, je ne sais pas si vous pouvez m’aider, mais peut-être bien en réalité. Je voudrais commander des ouvrages. Je ne sais pas si vous pouvez les commander pour moi, euh. Vous pouvez ? » Encore un fou de client. Allez, je prends son nom, je lui crée une fiche client, je commande ses bouquins et je passe à autre chose. À peine ai-je le temps d’allumer l’ordinateur pour enregistrer un nouveau fichier à son nom que le type sort le titre d’un bouquin. Je trouve un morceau de feuille, un crayon et griffonne rapidement : Miss Tic. Aucune idée de ce que ça peut bien être. Mais voilà déjà que le gars, sans que j’ai prononcé la moindre parole, se met à m’expliquer l’objet de l’ouvrage. Autant pour moi. « Vous voyez, c’est un livre assez épais. Il parle d’une artiste contemporaine. Elle n’est pas morte, non, elle n’est pas morte. Elle s’exprime toujours avec beaucoup de vigueur. Elle n’est pas politisée, mais son art exprime de nombreux problèmes sociopolitiques aux jonctions même de notre société. Elle se défend même de pouvoir un jour prétendre avoir une parole politique. Elle est pleinement vivante… »

            J’observe mon bout de papier et tente d’interrompre ce type bavard pour en savoir plus quant aux références du bouquin mais, à peine ai-je formulé ma question dans ma tête que le gars enchaîne et poursuit son histoire : «  Je ne l’ai pas rencontrée personnellement, mais la sœur du cousin du neveu de mon beau-frère a discuté avec elle lors d’un vernissage ; elle est très agréable. Je n’ai jamais eu ce livre entre les mains mais on m’en a dit beaucoup de bien. Vous connaissez peut-être ? Ou peut-être pas, finalement, peu de monde connaît son art. Lorsqu’on m’a conseillé ce livre, on m’a aussi parlé d’Ernest Pignon-Ernest, qui serait sorti au début des années 2000. Il paraît que c’est un tremplin parfait pour comprendre ce mouvement artistique… » J’écris rapidement ce nom inconnu et tente de profiter du débit de parole de mon client pour le retrouver dans la banque de données de la librairie. Trop tard, le Bavard embraye ! « Vous comprenez, je m’intéresse à tous types d’art, et c’est pour ça que j’aimerais que vous m’envoyiez Le théâtre de Robert Wilson car j’ai moi-même travaillé dans le domaine de la mise en scène. Il s’agit d’un ensemble gigantesque sur le plan humain, proche des installations de Xavier de Richemont ; d’ailleurs, avez-vous quelque chose sur ce dernier ? Il est vrai que je connais son travail, mais je n’ai aucun ouvrage sur son œuvre… » Le bout de papier est manifestement trop petit ! J’en cherche un autre et range rapidement le premier dans ma poche. Tant pis, pas le temps de chercher les références de ces bouquins, le Bavard enchaîne avec d’autres noms non identifiés. Je commence à suer du front. Ne parvient pas à calmer son débit de parole. Et, pire encore, je n’ai aucune idée de ce dont il parle. « À propos, tant que je vous tiens, je voudrais une intégrale de l’œuvre de Christo. Ce ne devrait pas être très difficile à trouver ; après tout, les Français se sont intéressés à lui dès le moment où il a empaqueté le grand pont parisien ; comment s’appelle-t-il, ce pont ? Vous savez, ce très beau pont. D’ailleurs, il paraît que les dorures sont en or et que l’État français cache cette information de peur que des pilleurs se l’arrachent. Sur la géographie parisienne, puisqu’on en parle, je souhaiterais commander un ouvrage assez commun de Doisneau, en grand format ; vous l’avez sûrement dans votre librairie, la première page représente une femme tenant un accordéon... »

            J’entends un grognement hors et lève alors la tête pour m’apercevoir qu’une dizaine de personnes patientent rageusement devant la caisse pour payer leurs articles. Combiné coincé entre l’oreille et l’épaule, je prends les bouquins du couple devant moi, les pose sur la plaque démagnétisante et m’apprête à les passer en caisse, mais mon horrible Bavard reprend sa sérénade pour me chanter un nouveau nom. Je m’excuse rapidement et reprends mon stylo ; j’ai l’impression que tout le monde m’observe, je suis rouge de honte. « … Si pouviez me trouver un ouvrage général sur la photographie contemporaine, mais pas trop général non plus car je voudrais une bibliographie précise. Rien de trop épais non plus, deux cent pages m’iraient parfaitement. Cela me fait penser, lors de ma venue dans la capitale, pour l’exposition Kandinsky à Beaubourg, j’ai vu l’ouvrage de Derouet en librairie ; je me suis dit que je le commanderais chez vous. Dans la même veine, je prendrais bien un livre sur Miró, chez le même éditeur, et l’ouvrage de Wigal sur Pollock. Je n’apprécie pas particulièrement l’œuvre de ce dernier, mais c’est pour faire un cadeau à ma sœur qui aime beaucoup ses peintures. De mon point de vue, je les considère plus comme des tapisseries que de véritables toiles, mais qui suis-je pour juger l’art ? »

            Face à moi, mes clients commencent à fulminer. L’entends des personnes chuchoter « Quel empoté » à leurs voisins. Le couple devant moi m’observe d’un regard noir. Une vieille s’écrie « C’est pas possible, ça ! Me faire patienter, à mon âge ! » Je me décide à couper court à la communication, mais le terrible bavard n’en fini pas et poursuit son monologue sans que je puisse jamais l’interrompre !

            Un quart d’heure plus tard, j’en suis à mon cinquième bout de papier, j’ai écrit une trentaine de noms, de mots épars qui n’ont aucune valeur de signification à mes yeux. Mon visage est écarlate, la queue n’en finit pas de s’allonger et les clients devant moi ne se gêne plus pour exprimer leur mécontentement. À mesure que le temps passe, je deviens incompétent, inutile, ridicule, un connard de vendeur. Le couple devant moi est parti sans ses bouquins, d’autres personnes s’en vont en jurant et claquant le porte de la librairie. Lorsqu’enfin mon terrifiant Bavard termine sa commande, il me remercie gracieusement et raccroche rapidement. Je suis soulagé et me dépêche de passer les articles de mes clients. Lorsque j’arrive aux derniers encaissements, je prends conscience que le Bavard, cette effroyable personne, ce personnage horrifiant, cet être mortel qui m’a bouffé toute vitalité, ne m’a pas donné son nom, son numéro de téléphone ou ses coordonnées. De rage, je déchire les bouts de papier, sans imaginer une seule seconde que le type, s’apercevant de son erreur, me rappellerait une heure plus tard et qu’il faudrait tout recommencer depuis le début.

            Alors, ce soir, si je m’abrutis seul devant la télévision toute la nuit, ne venez pas me demander comment s’est déroulée ma journée.

Par Setsu
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus